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Quand j'étais écolier, je devais, pour me rendre chez les Frères où j'allais en classe, passer devant la demeure d'un vieux chirurgien que mes camarades et moi rencontrions souvent sur la route. Cet homme nous faisait peur. On racontait de lui des choses épouvantables : qu'il coupait des bras et des jambes, qu'il éteignait des fers rouges dans les chairs vivantes, que la vue du sang lui plaisait, qu'il restait insensible aux cris de ses victimes, etc. Quel horrible métier ! Il fallait, pour s'y complaire, n'avoir pas d'entrailles. « Non, pour rien au monde, je ne voudrais devenir chirurgien! »

Les années passèrent. Lorsque vint le moment de choisir une carrière, j'embrassai la médecine pour plaire à mes parents. Arrivé en doctorat, des circonstances fortuites m'amenèrent à exercer les fonctions d'interne auprès d'un maître en chirurgie que tous les médecins sortis de l'Alma Mater ont admiré et aimé (2). Je surmontai les

(1) Conférence faite à la Société scientifique de Bruxelles, dans la session
du 26 octobre 1893, à Namur.

(2) Le Bon Michaux qui, pendant plus de cinquante ans, occupa avec éclat
la chaire de clinique chirurgicale de l'Université catholique de Louvain.

premiers dégoûts, je commençai à remplir mes fonctions par devoir et je finis par le faire avec plaisir. Aujourd'hui que j'ai eu l'honneur de succéder à ce maître vénéré, mon aversion pour la chirurgie s'est changée en attachement passionné. Je suis tenté de m'écrier : « Quelle belle profession, et comme je remercie la Providence de m'avoir engagé dans une carrière où il y a tant de satisfactions à recueillir et tant de bien à réaliser!,

C'est que mieux on connaît la chirurgie et plus le caractère pénible de ses procédés s'efface pour ne laisser voir que ses immenses bienfaits. A aucune époque ces bienfaits n'ont été plus éclatants et plus universellement appréciés que de nos jours. Dire que la chirurgie a fait de grands progrès dans ces derniers temps est un propos banal que chacun répète pour l'avoir entendu; mais peutêtre sait-on moins en quoi consistent ces progrès. Aussi, lorsque je fus sollicité de prendre la parole devant vous, ma première idée fut-elle de vous entretenir des principales acquisitions de la chirurgie contemporaine. D'ailleurs, c'est presque le seul sujet dont il me soit possible de parler avec quelque compétence; car la chirurgie est une maîtresse exigeante, et quand elle s'empare d'un homme, elle le prend tout entier. Mais voici qu'au moment de commencer, je suis effrayé de l'aridité de mon sujet, et je me rappelle mes enfantines terreurs que je crains de voir partager en ce moment par un certain nombre d'entre vous. Je vous prie donc de m'accorder toute votre indulgence.

De tous les grands progrès de la chirurgie contemporaine, le premier en date est l'introduction de l'anesthésie, c'est-à-dire de la suppression de la douleur pendant les opérations. C'est plus qu'un progrès, c'est l'aurore d'une ère nouvelle, la plus brillante et la plus féconde qu’ait traversée la chirurgie. On a pu dire avec raison que, depuis l'introduction de la vaccine, aucun bienfait comparable à celui-là n'avait été rendu à l'humanité par l'art de guérir.

La découverte de l'anesthésie n'est pas l'oeuvre d'un seul homme : elle nous apparaît comme la réalisation d'un but longtemps poursuivi, plusieurs fois effleuré, préparé par des découvertes antérieures dont il serait injuste de méconnaitre l'importance. Nous ne remonterons pas jusqu'aux breuvages somnifères que les chirurgiens du moyen âge administraient quelquefois à leurs patients et dans lesquels l'opium, la mandragore, la jusquiame et la ciguë jouaient le principal rôle : le peu d'efficacité, le caractère inconstant et dangereux de ces préparations avaient fait complètement renoncer à leur emploi. C'est seulement après que Priestley, en 1774, eut fait connaître l'oxygène, et que Lavoisier, quelques années plus tard, eut établi la théorie chimique de la respiration, que l'on songea à la possibilité de faire respirer certains gaz ou substances volatiles dans le but d'agir sur le fonctionnement de nos organes. Sous l'empire de ces deux découvertes, un médecin anglais, le D' Beddoes, fonda en 1795, à Clifton, près de Bristol, un établissement désigné sous le nom de Pneumatic Institution, dans le but d'étudier les résultats thérapeutiques que l'on pouvait obtenir chez les malades par l'inhalation de certains gaz. Il s'était adjoint comme principal coopérateur Humphry Davy, alors âgé de vingt ans seulement, et spécialement chargé de l'étude et de la préparation des mélanges gazeux qui devaient servir aux expériences. Un des premiers qui fixèrent l'attention du jeune chimiste fut le protoxyde d'azote. Un jour qu'il avait absorbé trop rapidement une bouteille de vin (l'histoire ajoute que c'était dans un but expérimental) et qu'il souffrait d'un violent mal de tête, il s'était guéri en respirant le gaz nitreux ; une autre fois, il avait pu calmer la douleur aiguë que lui occasionnait une dent de sagesse en recourant au même moyen; il avait d'ailleurs, par des expériences répétées, constaté les propriétés hilarantes et stupéfiantes de ce gaz, et il avait été jusqu'à écrire que, cette substance « supprimant

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les douleurs physiques, on pourrait probablement l'employer avec avantage dans les opérations chirurgicales qui ne s'accompagnent pas d'une grande effusion de sang ». Si les chirurgiens d'alors avaient prêté à cette parole toute l'attention qu'elle méritait, l'anesthésie était trouvée. On fit, il est vrai, en Angleterre, en Suède, en Allemagne et en France, quelques expériences avec le gaz étudié par Davy, mais on s'arrêta bientôt, découragé par l'inconstance des résultats provenant de l'impureté du produit, effrayé d'autre part par quelques symptômes alarmants observés dans certains cas. Suivant l'expression de Rochard, on venait de passer à côté de l'anesthésie sans la reconnaître.

Il semblait même que la question fut insoluble. Une des illustrations de la chirurgie française, Velpeau, n'avait pas craint d'imprimer en 1839, dans un traité qui fut longtemps classique : « Éviter la douleur dans les opérations est une chimère qu'il n'est pas permis de poursuivre aujourd'hui. » Ces paroles décourageantes étaient acceptées sans réserve. Mais tandis que la science européenne se déclarait impuissante, nos confrères d'Amérique reprenaient le problème et la gloire de le résoudre leur était réservée.

C'est donc de l'autre côté de l'océan que nous allons poursuivre l'histoire de l'anesthésie. Le premier nom qui se présente à nous est celui de ce pauvre Horace Wells, dentiste à Hartford, dans le Connecticut. Il fut la première victime de cette merveilleuse découverte dont une fatalité déplorable vint lui ravir l'honneur. Son histoire est lamentable; c'est celle de tous les inventeurs malheureux, méconnus, désespérés. En 1844, peu de temps après l'arrêt téméraire porté par Velpeau, Horace Wells songea à reprendre les expériences de Davy sur le protoxyde d'azote. Ayant à subir lui-même l'avulsion d'une dent, il se soumit à l'influence stupéfiante de ce gaz et ne ressentit aucune douleur. Il répéta l'essai sur une quin

zaine de ses clients et obtint chez tous le même résultat satisfaisant. C'est alors que, plein de confiance dans l'expérience acquise, il demanda et obtint du Dr Warren, chirurgien de l'hôpital général du Massachusetts, l'autorisation de démontrer l'efficacité de l'agent anesthésique devant le public médical et les élèves de l'école de médecine. Un malade de l'hôpital s'offrit au dentiste; mais soit mauvaise préparation du gaz, soit fonctionnement défectueux de l'appareil destiné à l'administrer, le patient fit entendre, au moment de l'extraction, un cri déchirant auquel répondirent, comme un écho moqueur, les éclats de rire des nombreux étudiants qui emplissaient l'amphithéâtre. Le pauvre Horace Wells fut profondément mortifié. D'un naturel sensible et impressionnable à l'excès, il ressentit de son échec un chagrin profond. Il renonça à ses essais et à l'exercice de sa profession pour se complaire dans le souvenir poignant de l'humiliation qu'il avait subie. Quelques années plus tard, lorsque le bruit que fit la découverte, réelle cette fois, de l'anesthésie chirurgicale parvint à ses oreilles, il accourut à Londres et à Paris faire valoir ses droits et réclamer sa part de mérite. Mais il fut éconduit partout, et c'est alors que, désolé de voir ses revendications méprisées, désespéré jusqu'à en perdre la raison, il rentra dans son pays et se donna la mort en s'ouvrant les veines dans un bain. Qu'a-t-il manqué à cet infortuné Wells pour attacher son nom à l'une des plus admirables découvertes de notre siècle ? Un peu de courage pour se relever de l'humiliation subie, un peu d'opiniâtreté pour reprendre et mener à bien l'expérience manquée. Vraiment, après avoir été si près du but, il méritait mieux que le dédain des savants qui l'ont si mal accueilli, et la postérité lui doit bien quelque réparation en associant son nom au nom de tous ceux qui ont le plus contribué à doter l'humanité du bienfait de l'anesthésie.

Deux ans après l'échec pitoyable d'Horace Wells, un

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