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La découverte de l'anesthésie n'est pas l'oeuvre d'un seul homme : elle nous apparaît comme la réalisation d'un but longtemps poursuivi, plusieurs fois effleuré, préparé par des découvertes antérieures dont il serait injuste de méconnaitre l'importance. Nous ne remonterons pas jusqu'aux breuvages somnifères que les chirurgiens du moyen âge administraient quelquefois à leurs patients et dans lesquels l'opium, la mandragore, la jusquiame et la ciguë jouaient le principal rôle : le peu d'efficacité, le caractère inconstant et dangereux de ces préparations avaient fait complètement renoncer à leur emploi. C'est seulement après que Priestley, en 1774, eut fait connaître l'oxygène, et que Lavoisier, quelques années plus tard, eut établi la théorie chimique de la respiration, que l'on songea à la possibilité de faire respirer certains gaz ou substances volatiles dans le but d'agir sur le fonctionnement de nos organes. Sous l'empire de ces deux découvertes, un médecin anglais, le D' Beddoes, fonda en 1795, à Clifton, près de Bristol, un établissement désigné sous le nom de Pneumatic Institution, dans le but d'étudier les résultats thérapeutiques que l'on pouvait obtenir chez les malades par l'inhalation de certains gaz. Il s'était adjoint comme principal coopérateur Humphry Davy, alors âgé de vingt ans seulement, et spécialement chargé de l'étude et de la préparation des mélanges gazeux qui devaient servir aux expériences. Un des premiers qui fixèrent l'attention du jeune chimiste fut le protoxyde d'azote. Un jour qu'il avait absorbé trop rapidement une bouteille de vin (l'histoire ajoute que c'était dans un but expérimental) et qu'il souffrait d'un violent mal de tête, il s'était guéri en respirant le gaz nitreux ; une autre fois, il avait pu calmer la douleur aiguë que lui occasionnait une dent de sagesse en recourant au même moyen; il avait d'ailleurs, par des expériences répétées, constaté les propriétés hilarantes et stupéfiantes de ce gaz, et il avait été jusqu'à écrire que, cette substance « supprimant

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les douleurs physiques, on pourrait probablement l'employer avec avantage dans les opérations chirurgicales qui ne s'accompagnent pas d'une grande effusion de sang ». Si les chirurgiens d'alors avaient prêté à cette parole toute l'attention qu'elle méritait, l'anesthésie était trouvée. On fit, il est vrai, en Angleterre, en Suède, en Allemagne et en France, quelques expériences avec le gaz étudié par Davy, mais on s'arrêta bientôt, découragé par l'inconstance des résultats provenant de l'impureté du produit, effrayé d'autre part par quelques symptômes alarmants observés dans certains cas. Suivant l'expression de Rochard, on venait de passer à côté de l'anesthésie sans la reconnaître.

Il semblait même que la question fut insoluble. Une des illustrations de la chirurgie française, Velpeau, n'avait pas craint d'imprimer en 1839, dans un traité qui fut longtemps classique : « Éviter la douleur dans les opérations est une chimère qu'il n'est pas permis de poursuivre aujourd'hui. » Ces paroles décourageantes étaient acceptées sans réserve. Mais tandis que la science européenne se déclarait impuissante, nos confrères d'Amérique reprenaient le problème et la gloire de le résoudre leur était réservée.

C'est donc de l'autre côté de l'océan que nous allons poursuivre l'histoire de l'anesthésie. Le premier nom qui se présente à nous est celui de ce pauvre Horace Wells, dentiste à Hartford, dans le Connecticut. Il fut la première victime de cette merveilleuse découverte dont une fatalité déplorable vint lui ravir l'honneur. Son histoire est lamentable; c'est celle de tous les inventeurs malheureux, méconnus, désespérés. En 1844, peu de temps après l'arrêt téméraire porté par Velpeau, Horace Wells songea à reprendre les expériences de Davy sur le protoxyde d'azote. Ayant à subir lui-même l'avulsion d'une dent, il se soumit à l'influence stupéfiante de ce gaz et ne ressentit aucune douleur. Il répéta l'essai sur une quin

zaine de ses clients et obtint chez tous le même résultat satisfaisant. C'est alors que, plein de confiance dans l'expérience acquise, il demanda et obtint du Dr Warren, chirurgien de l'hôpital général du Massachusetts, l'autorisation de démontrer l'efficacité de l'agent anesthésique devant le public médical et les élèves de l'école de médecine. Un malade de l'hôpital s'offrit au dentiste; mais soit mauvaise préparation du gaz, soit fonctionnement défectueux de l'appareil destiné à l'administrer, le patient fit entendre, au moment de l'extraction, un cri déchirant auquel répondirent, comme un écho moqueur, les éclats de rire des nombreux étudiants qui emplissaient l'amphithéâtre. Le pauvre Horace Wells fut profondément mortifié. D'un naturel sensible et impressionnable à l'excès, il ressentit de son échec un chagrin profond. Il renonça à ses essais et à l'exercice de sa profession pour se complaire dans le souvenir poignant de l'humiliation qu'il avait subie. Quelques années plus tard, lorsque le bruit que fit la découverte, réelle cette fois, de l'anesthésie chirurgicale parvint à ses oreilles, il accourut à Londres et à Paris faire valoir ses droits et réclamer sa part de mérite. Mais il fut éconduit partout, et c'est alors que, désolé de voir ses revendications méprisées, désespéré jusqu'à en perdre la raison, il rentra dans son pays et se donna la mort en s'ouvrant les veines dans un bain. Qu'a-t-il manqué à cet infortuné Wells pour attacher son nom à l'une des plus admirables découvertes de notre siècle ? Un peu de courage pour se relever de l'humiliation subie, un peu d'opiniâtreté pour reprendre et mener à bien l'expérience manquée. Vraiment, après avoir été si près du but, il méritait mieux que le dédain des savants qui l'ont si mal accueilli, et la postérité lui doit bien quelque réparation en associant son nom au nom de tous ceux qui ont le plus contribué à doter l'humanité du bienfait de l'anesthésie.

Deux ans après l'échec pitoyable d'Horace Wells, un autre dentiste, le D' Morton, qui avait été son élève, ne craignit pas de reprendre le redoutable problème. N'ayant, en somme, que des connaissances scientifiques médiocres, il s'adressa à un chimiste distingué de Boston pour obtenir le gaz nécessaire à ses expériences. Ici apparaît un personnage nouveau, le Đi Jackson, auquel Morton s'était adressé, et une substance nouvelle, l'éther. A vrai dire, l'éther sulfurique était connu depuis le commencement du xvio siècle, son usage en médecine était assez répandu, on n'ignorait pas ses propriétés excitantes et stupéfiantes; il est même de notoriété qu'en Amérique et en Angleterre surtout, les élèves des cours de chimie, les étudiants en pharmacie et en médecine avaient coutume de se réunir quelquefois pour respirer ses vapeurs enivrantes ; mais, chose étrange, jamais personne n'avait songé à utiliser ces remarquables propriétés pour supprimer la douleur au cours des opérations. Jackson savait tout cela, et il avait d'ailleurs expérimenté sur lui-même, quelques années auparavant, les vertus calmantes de l'éther ; aussi l'idée lui vint-elle de le recommander à Morton pour les expériences qu'il projetait. C'est à cela que se borne, il faut bien le reconnaître, la part de Jackson dans l'invention de l'anesthésie. Cette part a été considérablement exagérée, en France surtout. Il n'est que juste de la réduire à sa réelle valeur.

Morton qui, jusque-là, ignorait l'existence de l'éther, s'empare du conseil de Jackson et, en homme d'action qu'il était, poursuit son but avec opiniâtreté. Il commence par se soumettre lui-même aux vapeurs de cette substance et se fait extraire une dent sans ressentir aucune douleur. L'expérience répétée sur un certain nombre de ses patients lui donne le même résultat. Dès lors, il n'hésite plus à se présenter devant le même tribunal qui avait été si fatal à Wells. Il s'adresse au Dr Warren et obtient de soumettre à l'action des vapeurs d'éther un malade auquel ce chirurgien devait extirper, par une opération longue et délicate,

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une volumineuse tumeur du cou. Le même public de médecins et d'étudiants remplit l'amphithéâtre de chirurgie au jour fixé pour l'opération, le 14 octobre 1846. Tout réussit à merveille : le chirurgien peut achever jusqu'au bout sa difficile opération sur le malade endormi, et celuici déclare, à son réveil, n'avoir ressenti aucune douleur. A l'émotion profonde des assistants succèdent bientôt des transports enthousiastes qui se traduisent par des applaudissements unanimes. L'anesthésie chirurgicale était enfin découverte ! On conserve comme une relique, dans la salle de clinique chirurgicale de l'université de Boston, où j'ai pu la voir, l'éponge qui servit à recevoir le précieux liquide dans cette séance mémorable.

Inutile de dire l'impression profonde que fit en Europe la nouvelle de cette découverte. Les plus grands chirurgiens de Londres et de Paris répètent l'expérience et reconnaissent la valeur du nouveau procédé. Pendant une année, les journaux de médecine ne s'occupent plus que de cette question; c'est à qui l'étudiera le mieux et y apportera les plus heureux perfectionnements.

Flourens, en 1847, remarque, au cours de ses expériences sur les animaux, que le chloroforme, agent presque ignoré alors, bien qu'il eût été trouvé par Soubeiran en 1831, jouit de propriétés anesthésiques plus rapides et plus profondes que l'éther; cependant, malgré la communication de Flourens à l'Académie des sciences, aucun chirurgien francais ne songe à l'essayer sur l'homme.

Simpson, d'Édimbourg, connaissait-il la découverte de Flourens ? Le fait n'est pas établi. Quoi qu'il en soit, c'est à lui que revient le mérite d'avoir, le premier, employé le chloroforme chez l'homme; donnant un exemple de prudence que les inventeurs de nouveaux remèdes feraient bien de toujours imiter, ce n'est qu'après avoir fait une cinquantaine de chloroformisations heureuses qu'il affirma, dans un remarquable mémoire présenté à la Société médico-chirurgicale d'Édimbourg, le 10 novembre 1847, la supé

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